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Red Dust

Ma Chine à moi

dimanche 29 octobre 2006, par Pascal Depienne

J’entre dans un café-librairie de la petite ville fortifiée de Dali (province du Yunnan) afin de trouver le confort nécessaire pour écrire un peu avant de rejoindre mon dortoir un peu miteux de l’auberge. J’ai une semaine de vacances et mon frère vient me rendre un petite visite, j’ai donc décidé de l’attendre à Dali sachant, le connaissant, qu’il ne pouvait pas ne pas s’y rendre.

Dali est un de ces endroits magnétiques ou certains voyageurs (de Chine et d’ailleurs) restent plus longtemps que prévu et parfois même s’y installent. Situé entre les premières montagnes de l’Himalaya et un petit lac, au nord-ouest de la province du Yunnan, la province au sud du Tibet dite du printemps éternel, siège une ancienne ville fortifiée relativement bien préservée et très cosmopolites (pas typiquement chinois). Les minorités locales, les Bais, sont plutôt accueillants, relaxes et ouverts d’esprit et il y règne une ambiance assez festive et décontractée. En ce qui me concerne, en plus de la bonne ambiance, l’air y est pur et sec et c’est une véritable cure de s’éloigner de la véritable étuve ou je vis, près de Changsha, une des cinq fournaises de Chine ou l’humidité ne descend que très rarement en dessous de 90% et ou la météo affiche deux températures : la température réelle et la température ressentie.

Enfin, toujours est-il qu’il est minuit passé et la clientèle étant majoritairement chinoise ce soir, la serveuse a décidé de passer des artistes populaires de folk chinoise sur sa chaîne Konka fabriqué de l’autre côté du pays. C’est toujours mieux que la lancinante et anesthésiante pop que mes amis (chinois) et moi taxons entre nous de « Zheng-fu de yin-yué » (littéralement, la musique du gouvernement), un outil formidable pour garder une masse captivée, ignorante et insouciante dans des proportions bien supérieures à celles de nos pays occidentaux. Si l’alternative existe par chez nous, ici, si par chance elle pointe son nez, elle fait un petit tour et puis s’en va. La Chine a complètement adopté le star-système, la pop-culture, la publicité et elle remplace petit à petit ses vieilles icônes par des stars toutes faites qui diffusent le nian-niantisme ou le tout-jolicisme qui oeuvrent de concert avec la propagande officielle. La publicité est omni-présente elle aussi, à la télé comme sur les façades de bâtiments, c’est Time Square partout. Étrangement, tout ça n’est pas considéré comme de la pollution spirituelle. Si vous avez par hasard l’opportunité de partager le loisir préféré des chinois, le karaoké, croyez bien qu’on y trouve majoritairement de la soupe (pour qui aime et connaît un peu la musique). Ce que j’appelle soupe est plus ou moins l’équivalent en musique des plats surgelés en cuisine : recettes toutes prêtes, agents de saveurs, imitations ; ça peut se révéler pratique mais ça ne vaut jamais les bons vieux plats de maman, faits avec amour. On fait de l’audimat, du blé, on donne aux gens de quoi les faire rire ou pleurer jusqu’au journal de vingt heure, et, alors que la matrice travaille à vous duper, les véritables artistes vivent dans l’ombre. Eux-mêmes n’ont pas d’autres choix que d’écouter ces refrains qui leur donne envie de se pendre : Je t’aime, moi non plus... je ne peux pas te regarder partir...bouhhhh... avec toi jusqu’au bout du monde...

En définitive, le karaoké est plus une histoire de performance vocale ou individuelle (se montrer en spectacle, être la star d’une soirée) qu’une véritable célébration de la musique, et c’est le bastion principal de l’industrie du divertissement en Chine. Il y a beaucoup de restes de la lutte contre la pollution spirituelle (soit ce qui était considéré comme des habitudes ou des meurs bourgeois à l’origine) lancé par le sir Maaao et sa « révolution culturelle », la mère patrie essaye encore par tous les moyens de protéger ses enfants des contenus « malsains »(ou éclairants) de certaines musiques, de certains films ou sites Web. Cela dit, l’ouverture de l’économie chinoise semble créer un terrain favorable à la contamination culturelle pour le meilleur comme pour le pire, car si la grippe aviaire arrive par chez nous, certaines idées et mouvements se frayent un chemin dans l’autre sens, malheureusement, le contrôle et le tri étant monnaie courante, ça ne se passe pas aussi bien que ça le pourrait. Par exemple, et vous allez sourire, la musique française qui perce dans le milieu étudiant c’est la fameuse chanson de Hélène qui s’appelle Hélène, une fille comme les autres...Aaaaargh !

Le pays des raviolis est schizophrène, il expose son joli visage épuré tel la figure de l’ex-leader sur toutes les photos : pas un trait de travers, la peau lisse, des rondeurs et une ressemblance frappante avec la figure du Bouddha parfois. Coïncidence ou pas, je ne suis pas le seul à l’avoir remarqué. En effet, Ma Jian, l’auteur de ce livre incroyable qu’est Red Dust (à lire...) ou les pérégrinations d’un artiste chinois en exile dans son propre pays, fait le même parallèle entre ces deux icônes. Il est facile de voir à l’ oeil nu que les photos de Zedong sont travaillées pour lui donner une allure sur-humaine, ou bien sont-ce les Bouddhas que l’on a modifiés pour qu’ils lui ressemble autant ?... En tout cas, je ne crois pas me tromper en disant que ça ait participé au mythe, ça et tout le travail que le bureau de la propagande communiste a pu effectuer, bureau ou Ma Jian a lui-même travaillé comme photographe pour gagner sa vie. A l’époque, à la sortie d’une école d’art, c’était soit cela, soit la presse contrôlée, soit la clandestinité. La supercherie c’est que la conspiration dépasse bien souvent la réalité, elle devient réalité. Prenons par exemple ces taiwannais que l’on nous montre en train de manifester pour demander le départ de leur président accusé de corruption. Et bien la rumeur parmi les intellectuels est que c’est l’actuel leader chinois qui se débarrasserait de ses éventuels compétiteurs aux élections en les accusant de corruption. Pour moi, cela ne fait aucun doute qu’il s’agit de manipulation car corruption et pouvoir sont quasiment indissociables ici et ils sont tous tombés dedans étant petits. On peut dire que même si Big Brother a les yeux bridés, il est bien présent, et la corruption, si elle est responsable de bien des maux, elle est paradoxalement le garant d’une certaine liberté au niveau local.

La Chine est un paradoxe, entre communisme et libéralisme, entre totalitarisme et anarchie, entre féminité et masculinité (je pense notamment au film « Adieu Ma Concubine »), rappelez-vous le Ying et le Yang... il est important de ne pas en voir uniquement le côté obscure. En effet, même si le portrait que je fais ici de la Chine est assez critique, il ne faut pas oublier que les professeurs étrangers qui viennent s’y installer y restent en général pour un bon moment. La Chine saura vous séduire avec sa diversité, sa démesure, sa complexité, sa profondeur, mais c’est plus un travail de fond...la Chine peut vous mettre le grappin dessus ! Un peu comme ses femmes qui tout doucement vous charment puis vous attachent et dont l’apparente insouscience ou innocence recelle des siècles de savoir-faire en la matière. Surtout lorsqu’il s’agit d’un professeur, ils en ont tellement besoin qu’ils vous sortent parfois le grand jeu, mais je dirai que maintenant que la Chine s’ouvre, elle sait accueillir les gens qui viennent pour donner (surtout de l’argent) et les opportunités sont infinies.

Au rayon schizophrénie ou paradoxe, on a encore le double langage (double-speak, « 1984 » à nouveau), ou certaines choses ne sont pas bonne à dire ou à savoir. Ce grand pays ne parle que des belles choses et n’annonce que les bonnes nouvelles, comme l’illustre très bien la chargée des professeurs étrangers de mon université. Elle tient le discours d’une Chine rayonnante, riche culturellemment, mystérieuse, propre... et puis elle passe une bonne partie de son temps libre à tenter de trouver une place pour sa petite famille dans un pays occidental.
Pour résumé la situation « socio-politique » de la Chine, je dirai que la Chine a la possibilité de passer d’un régime communiste totalitaire à un totalitarisme consumériste sans passer par la case démocratie, ce qui n’a rien pour nous rassurer quant aux enjeux environ-mentaux ou humains qui devraient être la priorité. C’est le libéralisme à l’excès, le tout business, sur fond de propagande communiste désuète. Je ne serai pas surpris de voir ce pays opter pour l’option état policier à l’américaine sous peu, d’ailleurs, une loi vient d’être passé autorisant les policiers à tirer à vue en cas de fuite, je ne m’étendrai pas sur les conséquences de ce genre de loi. D’un autre côté, à l’image de ces immeubles qui sont détruit et reconstruits sans arrêt (on ne restaure pas trop par ici), ce pays à le pouvoir de changer certaines choses en une nuit, et qui sait, ils tenteront sûrement de ne pas faire les mêmes erreurs que nous.

Les droits de l’homme, c’est un peu un autre problème car il s’agit souvent là d’une question de perspective et d’éducation. Les chinois sont pour la peine de mort en général, ils n’ont rien contre le travaille des enfants, surtout quand ils n’ont pas les moyens de les envoyer à l’école, car il faudrait maintenant enseigner la liberté aux gens (et même encore plus par chez nous). A la base, de toute façon, ils n’ont pas le même rapport avec la vie ou la mort, ce qui n’est pas forcément pour le pire d’ailleurs. Le contrôle existe, des rapports s’écrivent, c’est sûr, mais d’un autre côté, il y a une espèce de liberté anarchique qui règne dans ma petite ville de 1,5 millions de gens tous les uns sur les autres, en attendant l’état policier... tous ces gens qui arrivent à vivre ensemble malgré que la plus moche de nos cités en France leur ferait envie, et tout ça avec une délinquance minime. Juste un peu de mafia...il y a des règles du jeu et elles ne sont pas les mêmes pour les étrangers.
D’un autre côté, et c’est sûrement lié, les chinois savent faire des compliments comme personne , et c’est ce qui m’a frappé en premier avant même de venir ici. J’ajouterai aussi que les chinois dégagent une impression de bonheur, ils sourient, s’étonnent et rigolent beaucoup et ça fait partie des raisons pour lesquelles la Chine est bonne pour le moral pour qui tente de s’y intégrer un minimum. Je pense que ce sont des qualités que l’on trouve dans beaucoup de pays en voie de développement et qui se perdent par chez nous. Alors développement ?? Progrès ?? Ces termes ont, il n’y a aucun doute, leurs côtés obscures.

La télé, un autre « progrès », fait un plus de ravages que la grippe aviaire, et les tubes cathodiques et autres écrans plats font du 24/24. Alors même que vous vous détendez sous les mains habiles d’une masseuse (pas ces salons de massages au lumières roses), la télé diffuse, avec ou sans le son (tout est sous-titré, ce qui permet de la regarder même dans les bars ou l’on passe de la musique), des images qui retiennent l’attention tellement tolérante de votre hôte. La qualité des programmes laisse vraiment à désirer et il n’est pas nécessaire de parler chinois pour s’en rendre compte. Et le futur, pour la plupart de ces gens ayant récemment immigré en ville, ce sont ces images des films américains (une voiture, des toilettes occidentaux, le satellite, les écrans plats), en mieux. Mon analyse de la société chinoise en général est que dans le chemin qu’elle a choisie, c’est à dire le libéralisme, elle a une vingtaine année de retard sur nous avec toutes les conséquences que ça a, et tout cela puissance dix. On brûle encore les ordures et les sacs plastiques devant les portes, les nouveaux riches sont très beaufs, en fait on retrouve beaucoup de traits communs ici, mais en moins subtile.

La Chine se révèle souvent agressive pour l’occidental (mais moins que l’Inde semble-t-il), elle est bruyante, polluée, surpeuplée et moins bien réglée. Je me rappelle les premières choses que l’on m’a dit en arrivant : « ici, les choses que l’on penserait simple peuvent se révéler bien plus compliquée que prévu et vice versa », ou encore, « China will make you or China will destroy you ». Il est vrai que j’ai vu des gens se refermer sur eux-mêmes ici, d’autres perdre à moitié la boule (moins que dans d’autres pays quand même) et d’autres s’intégrer comme il faut et réussir dans tout ce qu’ils entreprenaient, sachant saisir les nombreuses opportunités qui s’offrent à eux. Malheureusement, il s’agit souvent de s’en mettre plein les poches plutôt que d’apporter une pierre solide à l’édifice. Je rêve de revenir un jour (et oui, je pars en janvier en Thailande) pour y réaliser des projets plus personnels et tenter d’apporter une alternative viable (eco-village, bouffe bio, énergies renouvelables) à tous ces « progrès » destructeurs. Il y a de la place pour tout ça par ici et la réalisation sera infiniment plus facile (surtout moins coûteuse).

L’espoir ne semble pas dans l’éducation, en tout cas dans mon coin, l’étudiant est souvent le plus ignorant de tous et il est considéré, et se considère souvent comme un enfant : il ne boit pas, ne fume pas, il écoute de la musique pop et rigole au son des mots « petite copine », « bisous », « cul ». Le sexe est souvent tabou alors que pas très loin, en ville, la plupart de citadins s’offrent une soirée au bordel de temps en temps, même les hommes mariés. Il semble impossible que ces étudiants soient aussi ignorants parfois, il y a sûrement une partie d’entre eux ne fait que jouer le jeu et lorsqu’ils remplissent leur fiche annuelle, il est trop fréquent d’y trouver au paragraphe « centre d’intérêts » : J’aime regarder la télé, manger, dormir, écouter de la pop, jouer à l’ordinateur... pour leur défense, il faut rappeler que l’étudiant chinois de Xiangtan (Hunan) vit en dortoir de 4 ou 8 (non-mixtes bien sûr) et il doit retrouver son dortoir avant 11h, même le week-end. Les membres du partis (la jeunesse communiste) sont présent un peu partout et se voient offrir des privilèges non négligeables (il semblerait qu’ils peuvent réussir leurs examens avec seulement 30%, mais je n’en suis pas totalement certain) et donc j’imagine que la peur de la délation est importante. Même si tout cela n’est plus autant pris au sérieux, il s’agit surtout de se faire bien voir pour les étudiants un peu ambitieux et de jouer le jeu pour les autres plus passifs ou cherchant à passer inaperçu.

Il n’est donc pas étonnant que je trouve (en majorité car il y a de gros écarts quand même) mes élèves de lycée en France bien plus éclairés que mes étudiants de deuxième année ici, cela dit, je pense que le choc de la confrontation avec la réalité post-universitaire doit être très violent pour qui n’a pas des parents riches aux bras longs. Je serais curieux de connaître le taux de suicide qui n’est sûrement pas publié car même si ces étudiants se considère comme l’élite, l’école étant un business, on vend beaucoup plus de diplômes qu’il n’y a de boulot. L’apprentissage tardif de la vie se fait tard lorsque beaucoup de ces étudiants qualifiés finissent à l’usine ou retourne dans la maison familiale, complètement désillusionné. Si les étudiants atteignent parfois un degré de spécialisation avancée, leur problème est souvent de rattacher leurs connaissances à une compréhension globale, pour des raisons évidentes, ce n’est pas dans « leur » intérêt. Par exemple, les étudiants qui viennent étudier l’économie en France sont connus pour être doué en micro-économie mais pour ne pas piger grand chose à la macro. Tout cela n’est que généralisation, mais ce sont des choses frappantes et puis, si on ne généralise pas, on ne peut pas dégager de tendances... et puis, il me semble que le changement va dans le même sens en France, ne devrait-on pas nous enseigner à tous les sciences politiques ou l’économie, ou même les sciences de l’éducation pour savoir à quelle sauce nous sommes mangés ?? La différence en France, c’est l’accès à l’information.

La différence en Chine, c’est la vitesse à laquelle ces changements arrivent, et croyez-moi, il y en a, et les proportions que cela peu prendre. Le système chinois peut paraître stable de part sa richesse historique et culturelle, mais instable de part ses inégalités et sa force d’inertie. La Chine est le pouvoir potentiel de tous nous détruire mais peut-être aussi de tous nous sauver (pour les optimistes). Un mot prononcé par la bonne bouche, tombé dans la bonne oreille, au bon moment, pourrait sûrement changer beaucoup plus de choses ici, profitant d’une bureaucratie beaucoup plus flexible et puissante.

La Chine copie, elle détruit et reconstruit, elle ne restaure pas, mais ce que la Chine construira demain dépendra beaucoup de la façon dont les pays plus développés évolueront, car la Chine vise à faire mieux, ça ne fait aucun doute.
Enfin, il y a tant à dire et il me semble ne jamais pouvoir terminer cet article, que tous les petits détails de ma vie de tous les jours viennent éclairer ma compréhension de ces différences. Tous les petits détails qu’il ne faut pas négliger et qui font que nous ne pouvons jamais juger catégoriquement, qui maintiennent un doute salutaire et nous préserve du fascisme. Pour finir, je reprendrai la métaphore du train bien connue par chez nous en ce qui nous concerne, le constat est le même : si les choses ne changent pas, la Chine est comme ce camion qui s’élance à une vitesse incontrôlable sur une route obscure, mais le camion est beaucoup, beaucoup plus lourd et il n’a qu’un seul phare qui marche...

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